KERANGAL, Maylis de. Réparer les vivants. Editions Verticales. 280 pages. 18,90€

vivants

Simon Limbres. 19 ans. Surfeur passionné. Accident. Mort encéphalique. Machine qui fait entrer l'air (l' "r") dans ses poumons, lui permettant de rester aux abords des Limbes. Coeur qui bat. Mais cerveau mort. Donc Simon mort. Donc coeur utile. Coeur qui remplacera, moins de 24h après le crash, celui d'une presque morte, comme lui dans le fond. Réparer les "vivants"...

Difficile  de donner un avis objectif sur un livre abordant des sujets pénibles tels que la mort (d'un ado, qui plus est), le don d'organes, le don de son enfant. La mort pour la vie. La vie par la mort. Ecriture sèche, tantôt clinique, tantôt gonflée de vie, longues phrases coupant le souffle. La description d'à peine une journée, cataclysmique pour tous ceux qui vont la vivre : médecins, infirmiers, coordonnateurs en tous genres, pilotes d'avion, conducteurs de convoi exceptionnel, patients, parents... Incroyable le nombre de personnes qui vont se passer ce coeur, comme s'il était un ballon de rugby. Un essaim, une ruche. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Même si dans la ruche, la reine est la Reine, elle n'est néanmoins au fond que pourvoyeuse de larves, futures ouvrières, futures travailleuses, les vraies reines des alvéoles. Simon n'est ici perçu que comme donneur d'organes, pourvoyeur de vie. Il faut voir la violence et la brutalité de la scène du prélèvement du coeur, du foie, des poumons, des reins, tous ces hommes avides de chair penchés au-dessus de ce qui n'est déjà plus à leurs yeux qu'une carcasse. il faut voir aussi comment les parents du jeune homme sont évincés du récit dès qu'ils ont énoncé la parole magique, le "oui" libérateur, enclencheur de toute une chaîne. Dès lors, leur fils ne leur appartient plus et ce n'est pas lui qu'on leur rendra le lendemain, mais un corps naturalisé. Seule once d'humanité : le rite funéraire accompli par Thomas Rémige, hommage au corps et à l'âme de Simon.

Comme on peut le voir, Maylis de Kérangal a réussi son pari : interpeller le lecteur, lui secouer les tripes. Néanmoins je n'ai pas vu ce roman comme un hommage à la vie, et je ne sais pas si c'est ce qu'elle a voulu en faire. J'avoue avoir été choquée et parfois en état de sidération totale devant certaines pratiques, certaines réactions. Et si ce récit ne m'a pas fait changer d'avis concernant le sort de mon propre corps si je devais me retrouver dans le même état que Simon (je l'exècre donc les grands manitous pourront en faire ce qu'ils veulent), pour ce qui intéresse mes proches, et surtout mon enfant, ce sera "non". Car "Réparer les vivants" est une fiction, certes admirablement bien documentée. Mais elle m'a donné à penser que la réalité du don d'organes est pour ceux qui restent bien plus brutale...